France-Algérie : un réchauffement fragile des relations diplomatiques
Le ministre algérien de l'Intérieur, Saïd Sayoud, est attendu ce lundi 1er juin 2026 à Paris pour une visite de deux jours consacrée aux questions sécuritaires et migratoires. Il sera reçu par son homologue français Laurent Nuñez, dans le cadre d'un rapprochement diplomatique progressif entre les deux pays après près de deux ans de tensions. Cette rencontre intervient trois semaines après le retour de l'ambassadeur de France à Alger et constitue un signal fort de la volonté de normalisation des relations franco-algériennes.
La visite du ministre algérien s'inscrit dans une série de gestes diplomatiques visant à tourner la page d'une crise profonde qui avait mis à mal les liens historiques entre Paris et Alger. Au programme de ces discussions figurent notamment les échanges de renseignements, la lutte contre les trafics de stupéfiants, les questions migratoires ainsi que la coopération policière et judiciaire. Les autorités françaises souhaitent également relancer les mécanismes de réadmission des ressortissants algériens en situation irrégulière, un sujet particulièrement sensible pour les deux capitales.
Cette rencontre fait suite au déplacement de Laurent Nuñez à Alger à la mi-février dernier, première visite d'un ministre français de l'Intérieur dans la capitale algérienne depuis le début de la crise. Les deux pays tentent ainsi de restaurer progressivement leurs canaux de dialogue après des mois de gel diplomatique qui avaient profondément affecté la coopération bilatérale dans de nombreux domaines, de la sécurité à l'économie en passant par les questions consulaires.
Les étapes du dégel diplomatique
Le premier signe tangible d'apaisement est survenu le 8 mai 2026 avec le retour à Alger de l'ambassadeur de France, Stéphane Romatet, après plus d'un an d'absence. Rappelé à Paris le 15 avril 2025 suite à l'expulsion de douze agents de l'ambassade et du consulat français par Alger, le diplomate a pu reprendre ses fonctions dans un contexte apaisé. L'Élysée avait alors annoncé que l'ambassadeur travaillerait "sur tous les aspects de la coopération bilatérale, dans un esprit de réciprocité". Comme l'avait indiqué l'ambassadeur Romatet lui-même dans ses déclarations de début d'année, ce dégel diplomatique était devenu une nécessité pour les deux pays.
Ce retour diplomatique a coïncidé avec un geste symbolique fort : la visite d'Alice Rufo, ministre déléguée à la Défense, qui s'est rendue à Sétif pour commémorer les massacres du 8 mai 1945. Cette participation aux commémorations de ce tragique épisode de l'histoire coloniale française en Algérie a été perçue comme un signal positif par les autorités algériennes, montrant une volonté de reconnaissance mémorielle de la part de Paris.
Deux semaines plus tard, à la mi-mai, c'est le ministre de la Justice Gérald Darmanin qui effectuait le déplacement à Alger dans le but de restaurer la coopération sécuritaire et judiciaire entre les deux pays. Ces visites successives de membres du gouvernement français témoignent d'une stratégie concertée de réchauffement diplomatique, menée au plus haut niveau de l'État.
Une crise déclenchée par le dossier saharien
La crise diplomatique avait éclaté à l'été 2024 lorsque la France avait apporté son soutien à un plan d'autonomie du Sahara occidental "sous souveraineté marocaine". Cette position, perçue comme un abandon de la neutralité traditionnelle de Paris sur ce dossier, avait provoqué l'ire d'Alger. L'Algérie, qui soutient le Front Polisario dans sa revendication d'un référendum d'autodétermination pour le territoire disputé, avait alors rappelé son ambassadeur en France et gelé une grande partie de la coopération bilatérale.
Les tensions s'étaient ensuite aggravées en novembre 2024 avec l'arrestation en Algérie de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, accusé d'"atteinte à l'intégrité du territoire national". Cette affaire avait suscité une vive émotion en France et contribué à envenimer davantage les relations entre les deux pays. Finalement gracié par le président Abdelmadjid Tebboune en novembre 2025, l'écrivain avait pu regagner la France, ouvrant ainsi une première fenêtre d'opportunité pour un apaisement.
Un autre dossier épineux continue toutefois de peser sur le rapprochement : celui du journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie depuis juin 2025 pour "apologie du terrorisme". Sa famille a récemment annoncé qu'il avait retiré son appel, rendant sa condamnation définitive, mais ouvrant potentiellement la voie à une grâce présidentielle. Ce dossier reste une "priorité absolue" pour les autorités françaises, comme l'a rappelé l'Élysée lors du retour de l'ambassadeur Romatet.
Les observateurs restent prudents quant à la solidité de ce rapprochement. Si les signaux envoyés de part et d'autre témoignent d'une réelle volonté de tourner la page, les contentieux de fond demeurent complexes. La question du Sahara occidental continue de diviser profondément Paris et Alger, et les enjeux mémoriels liés à la colonisation restent sensibles. La rencontre entre les deux ministres de l'Intérieur ce lundi sera donc scrutée avec attention comme un test de la capacité des deux pays à reconstruire une relation de confiance sur le long terme.