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Tunisie : 30 milliards de dinars en circulation, un record qui alarme les économistes

La Tunisie vient de franchir un seuil historique alarmant : près de 30 milliards de dinars circulent désormais hors du système bancaire, soit une augmentation de 6 milliards de dinars en seulement douze mois. Ce record, enregistré fin mai 2026 par la Banque centrale de Tunisie, représente une hausse de 23,86% par rapport à la même période en 2025. Pour les économistes tunisiens, ce phénomène révèle une crise de confiance profonde envers les institutions financières et menace gravement la capacité de financement de l'économie nationale.

Les chiffres publiés par la Banque centrale témoignent d'une accélération inquiétante du retrait de liquidités du circuit bancaire formel. Ridha Chkoundali, économiste réputé, a tiré la sonnette d'alarme le 1er juin 2026, affirmant que cette "explosion du cash" compromet directement la capacité des banques à financer les entreprises et les ménages. Selon ses analyses, la situation est particulièrement critique pour les petites et moyennes entreprises qui dépendent des prêts bancaires pour leur développement. Parallèlement, les autorités de la Banque centrale perdent progressivement leur levier de régulation monétaire, rendant plus difficile la lutte contre l'inflation et l'orientation du crédit vers les secteurs prioritaires.

Cette transformation radicale des habitudes de paiement trouve ses racines dans plusieurs réformes récentes qui ont eu des effets imprévus. Les modifications de la législation sur les chèques ont bouleversé les comportements des agents économiques, tandis que le relèvement du plafond des paiements en espèces à 5 000 dinars a facilité les transactions en liquide. Plus révélateur encore, le nombre de chèques compensés s'est effondré de 67,5% entre 2024 et 2025, passant de 24,5 millions à seulement 7,9 millions. La suppression, depuis octobre 2024, de l'obligation de justifier l'origine des montants importants en cash a également contribué à ce basculement vers l'argent liquide.

Une crise de confiance institutionnelle

Pour Aram Belhadj, docteur en économie et chercheur à l'Université de Carthage, ce record monétaire constitue "un signal d'alarme révélant une érosion progressive de la confiance des citoyens envers les institutions économiques et financières". L'expert identifie un problème structurel fondamental : la coexistence de deux économies parallèles fonctionnant selon des règles radicalement différentes. Alors que le secteur formel subit une pression fiscale, réglementaire et financière considérable, une économie informelle en expansion continue de fonctionner largement en dehors des circuits institutionnels et de la surveillance réglementaire.

Cette dynamique est amplifiée par la détérioration du pouvoir d'achat, qui a chuté d'environ 25% en trois ans selon Chkoundali, sous l'effet conjugué de l'inflation et de la pression fiscale. Les augmentations salariales dans le secteur public restent "substantiellement insuffisantes" pour compenser ces pertes, poussant davantage de citoyens vers des stratégies de contournement du système bancaire. Cette situation affecte particulièrement l'économie tunisienne dans son ensemble, déjà fragilisée par des réserves de change sous pression.

Des solutions structurelles urgentes

Face à cette crise, Mohamed Nekhili, professeur universitaire de droit, propose une approche multidimensionnelle pour inverser la tendance. Sa première priorité concerne l'inclusion bancaire : plus de 60% des Tunisiens demeurent exclus du système bancaire formel, ce qui alimente structurellement la dépendance aux transactions en espèces. L'expert recommande de simplifier radicalement les procédures d'ouverture de comptes bancaires et postaux, en ciblant particulièrement les régions de l'intérieur mal desservies. "Le téléphone mobile pourrait devenir un outil central pour les paiements quotidiens", affirme-t-il, à condition d'améliorer l'accessibilité des solutions de paiement mobile.

Nekhili préconise également l'instauration de plafonds sur les retraits en espèces et les transactions importantes pour orienter progressivement vers les virements électroniques. Cette mesure réglementaire devrait s'accompagner de campagnes de sensibilisation renforcées, particulièrement dans les zones rurales, afin de reconstruire la confiance des citoyens envers les outils financiers numériques. L'économiste insiste sur la nécessité de mieux intégrer les activités du secteur informel, qui représente environ 60% de l'économie tunisienne, dans les circuits officiels pour élargir l'assiette fiscale.

Ridha Chkoundali complète ces propositions en appelant à une reconsidération législative des récentes réglementations sur les chèques et à la création d'options de paiement électronique accessibles, sécurisées et peu coûteuses. Sans réformes coordonnées combinant mesures réglementaires et restauration de la confiance, les experts s'accordent sur un constat inquiétant : la circulation de cash continuera sa progression mécanique, aggravant l'évasion fiscale, l'expansion de l'économie parallèle et la déstabilisation de l'équilibre économique tunisien. La fenêtre d'action pour inverser cette tendance se rétrécit dangereusement, alors que chaque jour voit des centaines de millions de dinars supplémentaires quitter définitivement les circuits bancaires formels.

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