Dominique de Villepin : « Nous sommes au seuil d'un Vietnam global »
Invité de BFM TV ce dimanche 9 mars, Dominique de Villepin a livré une analyse sans concession de la guerre au Moyen-Orient. L'ancien Premier ministre et ex-ministre des Affaires étrangères met en garde contre un conflit qui échappe désormais à ses protagonistes et appelle les démocraties à reprendre leur destin en main.
« La catastrophe était annoncée et elle se déroule sous nos yeux. » D'emblée, Dominique de Villepin plante le décor. La guerre s'étend, affirme-t-il : géographiquement d'abord, avec les frappes américano-israéliennes sur l'Iran et l'ouverture de nouveaux fronts au Liban ; économiquement ensuite, avec les répercussions sur les secteurs énergétiques, les transports et les assurances ; dans le temps enfin, « cette guerre n'est pas prête de s'arrêter ».
L'ancien chef de la diplomatie française s'inquiète particulièrement du risque d'une extension géopolitique du conflit. « Nous avons des puissances impériales qui jouent la guerre de façon totalement inconséquente, avec le risque d'activer des puissances comme l'Iran et de nous entraîner dans une sorte de Vietnam global », analyse-t-il, évoquant les bénéficiaires paradoxaux de ce chaos : la Russie, qui profite de la hausse des prix du gaz et du pétrole, et la Chine, « spectatrice de l'absurdité des démocraties occidentales ».
L'impuissance de la puissance
Le cœur de l'analyse de Dominique de Villepin tient dans cette formule : « l'impuissance de la puissance ». Les bombes américaines et israéliennes ne détiennent pas la clé du conflit, martèle l'ancien Premier ministre. « Est-ce que le Vietnam avait les moyens de battre la puissance américaine ? Est-ce que l'Algérie avait le temps de battre la puissance française ? », interroge-t-il, rappelant que dans les guerres asymétriques, la force militaire ne suffit jamais.
Il pointe également l'absence d'objectif politique clair du côté américain. « Je connais celui d'Israël : la sécurité à tout prix. Mais cela conduit à la catastrophe, car la sécurité à tout prix, c'est la guerre sans fin », tranche-t-il. Sans vision politique, l'échec est « écrit et annoncé », y compris si Donald Trump venait à crier victoire.
L'ancien ministre s'interroge aussi sur le rôle de l'intelligence artificielle dans ce conflit. Selon lui, l'assassinat ciblé de l'ayatollah Khamenei a été rendu possible par un « signal de renseignement » généré par les technologies de surveillance. « Nous rentrons dans un monde où ce ne sont plus les hommes qui vont décider du cours des guerres », prévient-il, appelant à ce que « l'humanité l'emporte » sur la robotisation de la guerre.
« La France est en train de rater l'Histoire »
Dominique de Villepin n'épargne pas l'exécutif français. « Où est la voix de l'Europe ? Où est la voix de la France ? », lance-t-il, estimant que le président Macron devrait se trouver à l'Élysée pour coordonner l'action plutôt que de se rendre à Chypre. Il regrette également que le porte-avions Charles de Gaulle ait tardé à rejoindre la Méditerranée.
Pour le peuple iranien, pris entre « la dictature, les bombardements et peut-être demain la fragmentation de l'Iran », l'ancien Premier ministre rappelle une vérité amère : « Ni les États-Unis ni Israël ne sont intervenus pour libérer le peuple iranien. » Un autre chemin existait pourtant, celui de la négociation et de l'accord sur le nucléaire iranien, qui avait permis entre 2015 et 2018 d'alléger les sanctions.
L'ancien chef du gouvernement rappelle enfin que la France sera « la première à payer l'addition » de ce conflit : risque terroriste accru, hausse du prix de l'essence pesant sur les ménages, et menace d'une nouvelle crise migratoire. « L'Iran, c'est deux fois et demi la population de la Syrie », prévient-il.
Face à ce constat, Dominique de Villepin appelle les démocraties européennes à refuser « solennellement » de participer à cette guerre et à en mesurer la catastrophe. « Il est urgent que les Européens refusent d'y participer », conclut-il.