Italie : des migrants saisissent la CEDH dans l'affaire Almasri
La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a officiellement notifié le 29 mai 2026 au gouvernement italien deux recours déposés par des migrants victimes de torture en Libye. Ces requêtes mettent en cause le refus de l'Italie d'exécuter le mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) contre Osama Almasri Njeem, ancien chef de la police judiciaire libyenne accusé de crimes contre l'humanité, que Rome avait inexplicablement libéré et renvoyé en Libye sur un vol d'État en janvier 2025.
L'affaire Almasri avait éclaboussé le gouvernement Meloni au début de l'année 2025. Osama Almasri Njeem, également connu sous le nom d'Osama Elmasry, commandait la Force spéciale de dissuasion contre le terrorisme et le crime organisé, surnommée « Al-Radaa », une milice libyenne qui contrôlait plusieurs centres de détention où des milliers de migrants sub-sahariens ont été détenus dans des conditions épouvantables. La CPI l'avait inculpé pour meurtre, torture, viol et autres crimes contre l'humanité, dans le cadre de l'enquête sur la Situation en Libye ouverte depuis 2017.
Lorsqu'Almasri est entré sur le territoire italien en janvier 2025, les autorités l'ont arrêté conformément au mandat international. Mais dans un revirement spectaculaire, l'Italie a non seulement annulé l'arrestation mais l'a également rapatrié en Libye à bord d'un avion d'État, en toute liberté. Cette décision a provoqué une tempête politique en Italie et des critiques virulentes de la communauté internationale, soulevant des questions fondamentales sur le respect de l'État de droit et les obligations de coopération avec la justice pénale internationale.
Deux victimes, deux récits de torture dans les geôles d'Almasri
Les deux requêtes transmises à la CEDH émanent de victimes directes d'Almasri. Le premier requérant est un ressortissant soudanais qui, après avoir fui le Soudan du Sud, avait cherché refuge en Libye en 2018. Intercepté en mer Méditerranée par ce qu'on appelle les Gardes-côtes libyens — une entité largement financée, équipée et formée par l'Union européenne et l'Italie —, il a été détenu dans des camps contrôlés par les milices d'Almasri, où il a subi des actes de torture et été témoin d'atrocités commises sur d'autres migrants. « La vie du requérant a été mise en grave danger non seulement par les actes d'Almasri lorsqu'il était détenu en Libye, mais aussi par le manquement de l'Italie à ses obligations légales », souligne la juriste Chantal Meloni, avocate représentant les victimes.
La seconde requérante est une ressortissante ivoirienne âgée de trente ans, transférée au camp de Mitiga — la base militaire dont Almasri était directeur — où elle a subi des violences et mauvais traitements. Son cas illustre la vulnérabilité extrême des femmes migrantes dans les centres de détention libyens, régulièrement documentée par les organisations de défense des droits humains. Ces drames récurrents en Méditerranée et en Libye alimentent depuis des années les débats sur la responsabilité européenne dans l'externalisation de la gestion migratoire.
Une première historique devant la CEDH
Les deux requêtes, soutenues par le Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits de l'homme (ECCHR) et l'organisation Refugees in Libya, invoquent la violation des articles 2 (droit à la vie) et 3 (interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants) de la Convention européenne des droits de l'homme. La CEDH a décidé d'examiner ces affaires en priorité, conformément à l'article 41 de son règlement, en raison de l'importance et de l'urgence des questions soulevées.
Sur le plan juridique, cette affaire revêt une dimension historique inédite : c'est la première fois que la CEDH est appelée à se prononcer sur le refus d'un État membre de remettre à la CPI un suspect recherché pour crimes graves. Si la Cour devait conclure que l'Italie a violé ses obligations conventionnelles, cela enverrait un signal fort aux gouvernements européens tentés de sacrifier la coopération avec la justice internationale sur l'autel de leurs intérêts politiques ou diplomatiques — en l'occurrence, les relations de Rome avec Tripoli dans le cadre de sa politique migratoire.
L'externalisation du contrôle aux frontières et le financement des structures coercitives libyennes par les États européens font l'objet d'une controverse croissante devant les juridictions nationales et internationales. L'Italie dispose désormais d'un délai pour répondre aux questions posées par la Cour. Le gouvernement Meloni, déjà fragilisé par les critiques sur sa gestion du dossier migratoire, devra s'expliquer sur les raisons qui ont conduit à la libération d'Almasri. Une condamnation par la CEDH constituerait un camouflet diplomatique majeur pour Rome, et rouvrirait le dossier d'un homme qui continue d'exercer, depuis Tripoli, son emprise sur des structures coercitives impliquées dans des violations graves des droits fondamentaux des migrants en transit.