Tebboune reçoit Tiani et Nuñez le même week-end : le coup diplomatique d'Alger
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a orchestré un coup diplomatique remarqué en invitant simultanément à Alger le général Abdourahamane Tiani, chef de l'État nigérien, et Laurent Nuñez, ministre français de l'Intérieur. Les deux visites, qui se chevauchent les 15, 16 et 17 février 2026, interviennent dans un contexte de vives tensions entre le Niger et la France, où des responsables militaires nigériens ont récemment menacé de « déclarer la guerre » à Paris.
La séquence diplomatique a de quoi surprendre. Dimanche 15 février, le général Tiani a atterri à Alger pour une visite de fraternité et de travail de 48 heures, à l'invitation officielle du président Tebboune. Le lendemain, lundi 16 février, c'est Laurent Nuñez qui est attendu dans la capitale algérienne pour un déplacement de deux jours. Les deux visites se croisent donc le lundi 16 février, offrant la possibilité théorique d'une rencontre — ou du moins d'une coexistence — entre le chef d'État nigérien et le ministre français de l'Intérieur sur le même sol.
Pour de nombreux observateurs, la simultanéité de ces invitations ne relève pas du hasard. « Tebboune est trop fin stratège pour ne pas l'avoir calculé », estime un analyste des relations sahéliennes. L'Algérie se positionne ainsi comme une plaque tournante diplomatique incontournable, capable de dialoguer avec toutes les parties en présence.
Alger renoue avec Niamey sur fond de projets stratégiques
La visite du général Tiani consacre la normalisation des relations entre Alger et Niamey, après des mois de froid diplomatique. Le 12 février, les ambassadeurs des deux pays ont officiellement repris leurs postes respectifs, mettant fin à une crise ouverte en avril 2025 après l'interception par l'armée algérienne d'un drone malien ayant violé son espace aérien.
Le chef d'État nigérien est accompagné d'une importante délégation incluant le ministre d'État de la Défense nationale, le général Salifou Mody, ainsi que les ministres du Pétrole, de l'Énergie et du Commerce. Au programme : la relance du bloc pétrolier Kafra, exploité par Sonatrach à la frontière algéro-nigérienne avec une capacité cible de 90 000 barils par jour, et surtout le gazoduc transsaharien (TSGP), un projet de 4 200 kilomètres reliant le Nigeria à l'Europe via le Niger et l'Algérie, estimé à 13 milliards de dollars.
La coopération sécuritaire au Sahel figure également en bonne place dans les discussions, alors que la région reste en proie à l'instabilité et que l'Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso, cherche à affirmer son autonomie stratégique.
Nuñez à Alger : des dossiers brûlants sur la table
De son côté, Laurent Nuñez effectue sa première visite officielle en Algérie depuis sa nomination place Beauvau en octobre 2025. Ce déplacement intervient après plus de 18 mois de crise entre Paris et Alger, aggravée par la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental à l'été 2024. Le dernier déplacement d'un ministre français de l'Intérieur en Algérie remontait à fin 2022, lors de la visite de Gérald Darmanin.
Le programme s'annonce chargé : la question des obligations de quitter le territoire français (OQTF) visant des ressortissants algériens, la lutte contre le narcotrafic, la coopération antiterroriste, et le cas du journaliste français Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis mai 2024. Le président Tebboune avait ouvert la voie en déclarant que le ministre serait « le bienvenu » à Alger, un geste interprété comme un signal de désescalade.
La toile de fond de ces deux visites simultanées est marquée par les récents développements dans les relations franco-algériennes, notamment la médiation tentée par Ségolène Royal quelques jours plus tôt. Mais c'est surtout la déclaration incendiaire du général Amadou Ibro, chef d'état-major particulier de Tiani, qui donne à cette coïncidence diplomatique toute sa saveur. Le 11 février, lors d'un meeting à Niamey, il a lancé devant une foule de jeunes : « On n'était pas en guerre, c'est maintenant que nous allons entrer en guerre avec la France. »
Paris a fermement rejeté ces propos. Le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l'état-major des Armées, a qualifié ces déclarations de « guerre informationnelle », assurant qu'« il n'est pas question d'une intervention française au Niger ». Les tensions restent néanmoins alimentées par la nationalisation de la Somaïr, filiale du groupe français Orano spécialisée dans l'extraction d'uranium, et le blocage d'une cargaison de 1 000 tonnes de « yellow cake » à l'aéroport de Niamey.
En recevant sous le même toit, à quelques heures d'intervalle, un chef d'État qui menace la France par la voix de son état-major et un ministre français venu négocier la normalisation, Abdelmadjid Tebboune envoie un message clair : l'Algérie entend jouer un rôle de médiateur régional et ne compte céder cette position à personne. Le lent processus de normalisation franco-algérienne passe désormais aussi par la géopolitique sahélienne.