Velours de Lyon, fournisseur de Chanel et Vuitton, liquidé faute de repreneur
Placée en liquidation judiciaire le 28 janvier dernier par le tribunal des affaires économiques de Lyon, l'entreprise Velours de Lyon, l'un des derniers fabricants français de velours de luxe, a dû cesser son activité. Fournisseur d'Armani, Chanel, Louis Vuitton ou encore Prada, cette PME familiale installée à Décines-Charpieu aurait besoin de 1,5 million d'euros pour relancer sa production et sauver un savoir-faire vieux de 150 ans.
C'est une page du patrimoine industriel français qui menace de se tourner définitivement. Velours de Lyon, entreprise fondée il y a plus d'un siècle et demi par la famille Renaud, était l'un des ultimes gardiens d'un artisanat d'excellence : la fabrication intégrée de velours, du fil brut au produit fini. Labellisée « Entreprise du Patrimoine Vivant » depuis 2014, la maison produisait quelque 400 000 mètres de velours par an, dont 85 % étaient destinés aux plus grandes maisons de haute couture et de prêt-à-porter mondial.
Les noms de ses clients donnent le vertige : Armani, Chanel, Louis Vuitton, Prada, Gucci, Yves Saint-Laurent. Lors des défilés récents, « une quinzaine de modèles dans le défilé Vuitton » étaient confectionnés avec ses tissus, comme le rappelait Jean-François Renaud, codirigeant de l'entreprise avec son frère Gilles. Un travail « sur-mesure » et « très confidentiel » réalisé pour ces géants du luxe, depuis les deux sites de l'entreprise : Décines-Charpieu dans le Rhône pour l'ameublement, et Saint-Just-en-Chevalet dans la Loire pour l'habillement.
La perte fatale d'un contrat Gucci à 1,5 million d'euros
Le basculement est intervenu en 2023. La réorganisation stratégique de Kering, maison mère de Gucci, a entraîné la perte d'une commande de 1,5 million d'euros, soit près d'un tiers du chiffre d'affaires de l'entreprise. Un coup terrible pour une PME d'une quarantaine de salariés, dont l'outil de production était calibré pour un volume précis. Le chiffre d'affaires, qui culminait à 5 millions d'euros dans les bonnes années, était tombé à 2,5 millions avant de remonter péniblement autour de 4 millions.
À cette contraction brutale se sont ajoutés d'autres fardeaux : les remboursements des prêts garantis par l'État contractés pendant la crise du Covid-19, des charges sociales reportées et un endettement accumulé d'environ 3 millions d'euros. « Des normes en gros liées à l'eau et aux rejets qui se renforcent chaque année », déplorait Jean-François Renaud auprès de BFM TV, évoquant les contraintes réglementaires pesant sur l'activité de teinture.
Placée en redressement judiciaire en février 2025, l'entreprise avait pourtant suscité de l'espoir. Un entrepreneur lyonnais, investi dans les secteurs de l'orfèvrerie et de la cristallerie, s'était déclaré prêt à reprendre plus de 90 % de l'effectif. Mais le candidat n'est pas parvenu à réunir les fonds suffisants. « C'est un crève-cœur », confiaient les dirigeants, qui avaient multiplié les appels sur LinkedIn et dans les médias pour trouver un sauveur.
Un savoir-faire unique menacé de disparition
Le paradoxe est cruel : au moment de sa liquidation, les carnets de commandes de Velours de Lyon n'étaient pas vides. Armani maintenait « un bon soutien », et les perspectives commerciales restaient réelles. Mais la trésorerie exsangue ne permettait plus de financer la production. Outre la haute couture, l'entreprise avait diversifié son activité vers l'ameublement, les salles de théâtre et de cinéma, et même les tissus techniques pour la Direction Générale de l'Armement.
Jean-François et Gilles Renaud, troisième génération à la tête de l'entreprise, n'ont pas renoncé. Les actifs de Velours de Lyon pourraient encore être acquis auprès du mandataire judiciaire, à condition qu'un investisseur réunisse les 1,5 million d'euros nécessaires à la relance de la production, à la modernisation de l'outil industriel et au fonds de roulement. Une somme considérable pour une PME, mais dérisoire à l'échelle des maisons de luxe qui se fournissaient chez elle.
L'affaire Velours de Lyon illustre un mal profond du tissu industriel français : la fragilité des sous-traitants d'excellence, pris en étau entre la volatilité des commandes des grands groupes et des contraintes réglementaires croissantes. Alors que LVMH affichait une baisse de 4 % de son chiffre d'affaires au premier semestre 2025, ce sont ces petites mains de l'ombre, détentrices de savoir-faire irremplaçables, qui paient le prix fort de la crise du luxe.