Su-57 en Algérie : le chasseur furtif russe qui rebat les cartes au Maghreb
L'arrivée de deux chasseurs furtifs Su-57 sur la base aérienne d'Oum El Bouaghi confirme ce que les cercles militaires savaient depuis fin 2025 : l'Algérie est devenue le premier pays d'Afrique, du monde arabe et le premier client export de cet appareil russe de cinquième génération. Une acquisition qui redéfinit les rapports de force au Maghreb et suscite des réactions en chaîne, de Rabat à Washington.
Le contrat, signé en 2021, porte sur 14 exemplaires de la version export Su-57E pour un montant estimé à deux milliards de dollars. Selon le calendrier de livraison révélé par des documents internes au conglomérat russe Rostec — divulgués en octobre 2025 par le collectif de hackers Black Mirror — six appareils ont été livrés en 2025, six autres suivront en 2026 et les deux derniers en 2027. Le coût unitaire avoisinerait les 140 millions de livres sterling, un tarif nettement inférieur à celui des chasseurs occidentaux de même génération.
Le choix de la base d'Oum El Bouaghi n'est pas anodin. Elle abrite le 121e escadron de défense aérienne, déjà équipé de Su-30MKA et d'hélicoptères Mi-171. L'intégration du Su-57 dans cette structure permet de s'appuyer sur une infrastructure rodée aux plateformes russes, réduisant la courbe logistique initiale. Des pilotes algériens suivent par ailleurs une formation intensive en Russie depuis plusieurs mois.
Le Su-57 est doté de "capacités furtives avancées, d'une supermanœuvrabilité" et peut voler en supercruise, c'est-à-dire à vitesse supersonique sans postcombustion. Il intègre cinq radars AESA répartis sur sa structure, capables de suivre simultanément jusqu'à 60 cibles par appareil. Son rayon d'action atteint 2 800 km sans ravitaillement, extensible à 5 200 km avec un ravitaillement en vol.
Un séisme stratégique au Maghreb
La simple présence d'un chasseur furtif modifie les calculs de tout planificateur régional. La nécessité d'adapter radars, systèmes de défense et tactiques à une plateforme à faible détectabilité introduit des surcoûts considérables pour les voisins. Le Maroc, qui s'appuie principalement sur des F-16 Viper modernisés — des appareils de génération 4++ —, ne dispose pas d'"équivalent direct en termes de furtivité et d'architecture de capteurs", selon l'analyse publiée par Atalayar.
Rabat n'est toutefois pas resté inactif. Le royaume négocie avec les États-Unis l'acquisition de 32 chasseurs F-35 de cinquième génération pour 17 milliards de dollars, avec l'appui diplomatique d'Israël. En attendant, les Forces royales air devraient réceptionner prochainement 30 Mirage 2000-9 cédés par les Émirats arabes unis. Le budget de défense marocain pour 2026 a bondi de 18 % par rapport à l'exercice précédent.
Côté algérien, les chiffres sont tout aussi éloquents. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les dépenses militaires d'Alger ont augmenté de 76 % pour atteindre 18,3 milliards de dollars en 2024. Le budget de la loi de finances 2026 consacre près de 25 milliards de dollars à la défense, soit environ 20 % du budget national. Le consultant militaire Abdelhamid Harifi nuance cependant la portée de cette acquisition : le Su-57 reste un appareil "dont le projet en Russie même n'est pas bouclé", qui n'est "pas encore en production de masse" et dont la technologie n'est "pas validée à 100 %".
Washington brandit la menace des sanctions
En février 2026, Robert Palladino, responsable du Bureau des affaires du Proche-Orient au Département d'État américain, a évoqué devant le Sénat la possibilité d'appliquer des sanctions au titre de la loi CAATSA, adoptée en 2017 pour pénaliser les transactions significatives avec le complexe militaro-industriel russe. Le précédent turc — Ankara exclue du programme F-35 après l'achat du système anti-aérien S-400 — plane comme un avertissement.
L'Algérie semble néanmoins avoir pris le risque calculé, estimant que sa position de fournisseur énergétique majeur et son rôle dans la stabilité régionale modèrent la probabilité de sanctions complètes. Le pays consolide ainsi son statut de première puissance aérienne du Maghreb, tout en acceptant d'approfondir sa dépendance technologique envers Moscou dans un contexte où la diplomatie américaine tente de recomposer les équilibres au Maghreb.
Le maintien opérationnel de ces appareils représente un défi à part entière. "Faire voler un chasseur furtif exige une maintenance hautement spécialisée, des mises à jour logicielles constantes, l'intégration d'armements compatibles et une formation avancée", souligne Atalayar. Sans un soutien logistique robuste, le saut technologique risquerait de rester davantage symbolique que décisif. L'Algérie joue gros : en devenant le premier client export du Su-57, elle acquiert un poids spécifique dans l'évolution du programme russe, mais s'expose aussi aux limitations de la chaîne d'approvisionnement de Moscou.