PC Jupiter : dans les entrailles secrètes du bunker de l'Élysée
À 70 mètres sous le palais de l'Élysée, derrière une lourde porte blindée, se cache l'un des lieux les plus secrets de la République française. Le PC Jupiter, poste de commandement antiatomique, est devenu sous la présidence d'Emmanuel Macron le centre névralgique du pouvoir, accueillant chaque semaine les conseils de défense et de sécurité nationale. Plongée dans ce bunker où se prennent les décisions les plus sensibles du pays.
Le nom évoque la puissance du dieu romain de la foudre. Le PC Jupiter — pour « poste de commandement » — est un abri antiatomique niché sous l'aile est du palais présidentiel. Construit en 1940 sous la présidence d'Albert Lebrun, ce bunker de 280 m² a été transformé en poste de commandement stratégique en 1978 par Valéry Giscard d'Estaing. L'ancien président avait alors constaté, non sans inquiétude, que les outils de déclenchement de l'arme nucléaire se trouvaient dans une simple armoire en fer au rez-de-chaussée du palais.
Le décor y est austère : murs gris fer, moquette bleue, deux consoles numériques et deux grands écrans de télévision fixés au mur. « On a l'impression d'entrer dans un sous-marin », confie un habitué des lieux. L'ensemble comprend plusieurs bureaux — dont un réservé au président —, une salle de réunion, et deux dortoirs : l'un équipé de lits individuels pour le Premier ministre et les membres du gouvernement, l'autre de lits superposés pour le personnel. Un tunnel de 700 mètres relie même l'installation à la Seine, offrant une issue de secours en cas de catastrophe.
Mais la véritable particularité du PC Jupiter réside dans sa protection électromagnétique. Le bunker fonctionne comme une cage de Faraday : un système qui bloque toute interférence extérieure et rend les discussions absolument ininterceptables. Aucun téléphone portable n'y fonctionne. Ce qui se dit à l'intérieur reste à l'intérieur.
De la guerre froide aux conseils de défense hebdomadaires
Sous le général de Gaulle, les conseils de défense se tenaient une ou deux fois par an, réservés aux affaires nucléaires ou de contre-espionnage les plus graves. François Hollande, lui, privilégiait le salon vert, situé au premier étage de l'Élysée — un lieu qui n'offrait aucune garantie de sécurité. « Ce n'était pas très prudent en matière de protection contre l'espionnage et d'écoute, y compris par nos alliés », reconnaît un ancien participant.
Emmanuel Macron a radicalement changé la donne. Dès son arrivée au pouvoir, il a imposé la tenue des conseils de défense au PC Jupiter ou dans les locaux sécurisés de l'hôtel de Marigny, situé à proximité, avec une règle stricte : aucun téléphone portable autorisé. Ce qui était autrefois une réunion exceptionnelle est devenu un rendez-vous quasi hebdomadaire.
Le PC Jupiter a ainsi été mobilisé lors des moments les plus critiques de la présidence Macron : la participation française aux frappes en Syrie en 2018, la gestion de la crise des Gilets jaunes — où les collaborateurs de l'Élysée avaient même visité le bunker en cas de nécessité d'évacuation —, les innombrables conseils de défense durant la pandémie de Covid-19, puis l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février 2022.
Le sanctuaire de la dissuasion nucléaire
Au-delà de son rôle de salle de réunion sécurisée, le PC Jupiter conserve sa vocation originelle : c'est depuis ce lieu que le président de la République peut ordonner l'activation de la force de dissuasion nucléaire française. Lors de chaque investiture présidentielle, le nouvel élu descend dans ce bunker pour la « présentation de la posture » des forces nucléaires. Ce cérémonial, parmi les plus solennels de la passation de pouvoir, se déroule en principe en tête-à-tête avec les responsables militaires.
Valéry Giscard d'Estaing, qui avait pourtant fait aménager ce poste de commandement, n'appréciait guère l'endroit. Il le qualifiait de « terrier de la peur », selon les mots rapportés par le journaliste Jean Guisnel. Un surnom qui dit tout de l'atmosphère oppressante de ce lieu conçu pour survivre à l'impensable.
Aujourd'hui, le PC Jupiter symbolise une évolution profonde de l'exercice du pouvoir en France. Ce qui n'était qu'un vestige de la guerre froide est devenu l'épicentre de la gestion de crise à la française, un lieu où le secret d'État n'est pas un concept abstrait mais une réalité physique, enfouie à 70 mètres sous les ors de la République.