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Huawei, ZTE, Temu, Shein : la fermeté européenne face à la Chine a deux vitesses

Six ans après avoir sommé ses États membres d'écarter Huawei et ZTE de leurs réseaux 5G, la Commission européenne a fini, le 4 mai 2026, par durcir le ton une seconde fois — tandis que Temu vient d'écoper d'une amende de 200 millions d'euros pour avoir laissé circuler des jouets toxiques et des chargeurs dangereux. Deux dossiers chinois, deux calendriers radicalement différents. D'un côté, une bataille sécuritaire engagée depuis 2019 et toujours inachevée ; de l'autre, une offensive commerciale et consumériste lancée en 2025 qui produit déjà des sanctions record. Le contraste interroge sur la cohérence réelle de la politique européenne face à Pékin.

Le dossier Huawei et ZTE illustre à merveille la lenteur bruxelloise quand la sécurité nationale des États membres est en jeu. Dès 2020, la Commission publiait sa « boîte à outils » 5G, un ensemble de recommandations invitant les Vingt-Sept à écarter les fournisseurs jugés « à haut risque » de leurs infrastructures critiques. Le texte n'avait toutefois aucune force contraignante : chaque capitale restait libre de l'appliquer, de l'ignorer ou de la contourner selon ses intérêts industriels et diplomatiques avec Pékin.

Le résultat de cette approche volontaire s'est révélé décevant. En février 2024, seuls onze pays sur vingt-sept avaient adopté des mesures concrètes contre les équipementiers chinois. Début 2026, ce chiffre n'avait progressé qu'à treize, soit à peine la moitié de l'Union. L'Allemagne, premier marché télécoms du continent, conservait encore environ 60 % de composants Huawei dans ses sites 5G fin 2024, avant d'annoncer un retrait complet de son cœur de réseau d'ici 2026 — sous la pression de Bruxelles plus que par conviction propre.

Huawei, ZTE : de la recommandation molle à la loi contraignante

Face à ce constat d'échec, la commissaire européenne Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive chargée de la souveraineté technologique, a présenté le 20 janvier 2026 une révision du droit de la cybersécurité transformant les recommandations du toolbox en obligations juridiquement opposables, assorties de procédures d'infraction et de sanctions financières. « Cela n'a pas fonctionné sur une base volontaire », a-t-elle reconnu sans détour devant la presse.

Le nouveau texte élargit également le périmètre bien au-delà des seules antennes 5G : fibre optique, câbles sous-marins et infrastructures satellitaires entrent désormais dans le champ des équipements jugés sensibles. La recommandation du 4 mai 2026 invite formellement les Vingt-Sept à exclure Huawei et ZTE de l'ensemble de ces réseaux, avec une période de transition de 36 mois une fois la loi entrée en vigueur. Mais tant que le règlement n'est pas adopté par le Parlement et le Conseil, il ne s'agit toujours, juridiquement, que d'une invitation — pas d'une interdiction.

Ce parcours du combattant contraste frontalement avec la rapidité de la réponse apportée au commerce électronique chinois. Là où le dossier Huawei aura mis six ans à passer du conseil à l'esquisse de contrainte légale, l'exécutif européen a mis à peine quinze mois — de février 2025 à mai 2026 — pour transformer une enquête ouverte contre Temu en amende effective de 200 millions d'euros, la plus lourde jamais infligée au titre du règlement sur les services numériques (DSA), devant les 120 millions d'euros infligés à X en décembre 2025.

Temu et Shein : la sanction commerciale va plus vite que la sécurité

Tout est parti d'une annonce de la Commission en février 2025 : Temu et Shein seraient tenus pour responsables de la vente de produits dangereux sur leurs plateformes, dans le cadre d'une offensive plus large contre les importations low-cost. Des campagnes d'achats mystères menées par les enquêteurs européens ont mis au jour des jouets pour bébés truffés de substances chimiques excessives et comportant des pièces détachables représentant un risque d'étouffement, ainsi que des chargeurs électriques ayant échoué aux tests de sécurité de base.

En juillet 2025, la Commission formulait ses conclusions préliminaires contre Temu, estimant que l'analyse de risques présentée par la plateforme en octobre 2024 « sous-estime des risques concrets, manque de spécificité et ne repose pas sur des preuves solides », selon les mots mêmes de Henna Virkkunen. Dix mois plus tard, le 28 mai 2026, l'amende de 200 millions d'euros tombait, sanctionnant à la fois l'insuffisance de l'évaluation des risques et le manque de surveillance des systèmes de recommandation et des programmes d'influenceurs. Shein, de son côté, reste sous le coup d'une procédure distincte ouverte au titre du DSA, portant sur la vente de produits illégaux, des fonctionnalités de conception jugées addictives et l'opacité de ses algorithmes de recommandation — sans amende à ce stade.

Sur le terrain douanier, l'Union a également accéléré le pas. Depuis le 1er juillet 2026, chaque colis de moins de 150 euros expédié depuis un pays tiers est frappé d'une taxe forfaitaire de 3 euros par article, mettant fin à l'exonération dite « de minimis » qui permettait jusque-là d'importer en franchise totale de droits. La Commission évalue à 4,6 milliards le nombre de colis de cette catégorie entrés dans l'Union en 2024, dont plus de 90 % en provenance de Chine — un calendrier de réforme qui a lui-même été raccourci de deux ans après un vote des États membres en novembre 2025, preuve que la pression politique peut, quand elle existe, comprimer sérieusement les délais bruxellois. Mediaterranee.com avait d'ailleurs documenté la facture salée qui s'annonçait pour les colis chinois dès la fin février 2026, puis la confirmation de la taxe de 3 euros par article un mois plus tard.

Comment expliquer ce grand écart dans le tempo européen ? La différence tient d'abord à la nature juridique des deux dossiers. La sécurité des réseaux télécoms relève de la souveraineté nationale : chaque État membre conserve la compétence de choisir ses fournisseurs d'infrastructures critiques, ce qui oblige Bruxelles à avancer par recommandation et persuasion plutôt que par règlement direct. Le commerce électronique et la protection des consommateurs, en revanche, relèvent pleinement des compétences communautaires via le marché intérieur et le DSA, un texte doté dès l'origine de mécanismes de sanction automatiques et chiffrés.

Le facteur industriel pèse aussi lourdement dans la balance. Interdire Huawei revient à imposer à des opérateurs télécoms nationaux — souvent proches des gouvernements — des coûts de remplacement d'équipements se chiffrant en milliards d'euros, un lobbying que les groupes chinois et leurs partenaires européens n'ont pas manqué d'exercer pendant des années. Sanctionner Temu ou Shein, à l'inverse, ne menace aucun champion industriel européen : cela protège au contraire les enseignes de distribution et de mode du continent, ce qui explique la rapidité et l'absence relative de résistance politique interne face à ces deux plateformes.

Reste que le grief chinois est identique dans les deux cas : Pékin dénonce un protectionnisme déguisé en habillage sécuritaire ou consumériste. L'argument perd toutefois en crédibilité à mesure que les preuves matérielles s'accumulent — jouets toxiques d'un côté, portes dérobées potentielles dans les équipements réseau de l'autre. Le vrai déséquilibre n'est donc pas dans la légitimité des motifs invoqués par Bruxelles, mais dans sa capacité institutionnelle à agir vite quand le dossier touche à la souveraineté des États plutôt qu'au seul marché unique. Sur ce point précis, l'Europe reste bien plus ferme avec un porte-conteneurs qu'avec une antenne relais.

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