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Sid Ahmed Agoumi est mort : l’Algérie perd un géant de la scène et de l’écran

Il avait cette présence que l’on reconnaissait avant même qu’il ne prononce un mot. Une voix, un regard, une silhouette et surtout cette manière singulière d’habiter ses personnages : Sid Ahmed Agoumi est mort ce dimanche 20 septembre à l’âge de 86 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers géants d’une génération qui a construit le théâtre et le cinéma de l’Algérie indépendante. Comédien populaire sans jamais céder à la facilité, homme de théâtre avant tout, il laisse derrière lui près de soixante années de création et une immense émotion dans le monde culturel algérien.

Son vrai nom était Sid Ahmed Meziane. Mais pour plusieurs générations d’Algériens, il restera simplement Agoumi.

Né le 5 octobre 1940 à Bologhine, dans la baie d’Alger, il avait commencé sa carrière dans les années 1960 et ne quittera pratiquement plus la scène. Théâtre, cinéma, télévision : il passait d’un univers à l’autre avec cette même exigence qui caractérisait les grands comédiens de sa génération.

L’annonce de sa disparition a provoqué une vague d’émotion ce dimanche en Algérie. Le président Abdelmadjid Tebboune a adressé ses condoléances à la famille de l’artiste, saluant une figure majeure de la culture nationale. Dans la presse comme sur les réseaux sociaux, les hommages ont rapidement afflué.

L’un des plus émouvants est venu de l’écrivain Yasmina Khadra. Celui-ci a raconté le souvenir du jeune cadet qu’il était au début des années 1970, lorsqu’il avait fait le mur pour aller voir Les Hors-la-loi au cinéma Splendide de Koléa. Sur l’écran apparaissait Agoumi dans le rôle de Slimane, poncho confectionné dans un tapis berbère et revolver à la ceinture. « Notre Django national surclassait Clint Eastwood », écrit en substance l’écrivain dans l’hommage rapporté par le média Twala.

L’image résume quelque chose de la place qu’Agoumi occupait dans l’imaginaire algérien : celle d’un acteur capable de devenir populaire sans jamais perdre la profondeur du théâtre.

De « Z » à « Sultan Achour 10 », près de soixante ans de scène

Les Hors-la-loi, réalisé par Tewfik Farès en 1969, avait imposé sa présence au cinéma. Agoumi y incarnait un ancien soldat devenu « bandit d’honneur » dans l’Algérie coloniale. Le film empruntait au western ses codes et sa dramaturgie pour raconter la révolte contre l’ordre colonial.

La même année, le comédien apparaissait dans Z de Costa-Gavras, œuvre majeure du cinéma politique international. Une trajectoire exceptionnelle était lancée.

Elle le conduira notamment vers Le Moulin de monsieur Fabre, L’Autre Côté de la mer, Les Diseurs de vérité, Il était une fois dans l’Oued, Morituri, mais également vers des productions françaises comme L’Italien, Beur sur la ville ou Cheba Louisa. Les nouvelles générations le retrouveront beaucoup plus tard dans la série à succès Sultan Achour 10.

Cette capacité à traverser les époques constitue sans doute l’une des singularités de son parcours. Le jeune homme qui participait aux premiers grands moments du cinéma de l’Algérie indépendante était encore, plusieurs décennies plus tard, un visage immédiatement identifiable pour des téléspectateurs qui n’étaient pas nés lorsqu’il montait pour la première fois sur scène.

Mais réduire Agoumi au cinéma serait oublier l’essentiel. Il était profondément un homme de théâtre.

Le quatrième art constituait sa maison. Comédien, mais également homme d’institution, il avait dirigé la Maison de la culture et le théâtre de Tizi Ouzou, le Théâtre national algérien ainsi que les théâtres régionaux d’Annaba et de Constantine. Il appartenait à cette génération pour laquelle être artiste signifiait également construire des institutions, transmettre et participer à l’émergence d’une véritable politique culturelle dans le jeune État algérien.

Cette contribution avait été régulièrement célébrée ces dernières années. En 2024, le prix Afaneen El Djazaïr lui avait été attribué pour l’ensemble de sa carrière. Très sobrement, Agoumi avait alors renvoyé l’hommage vers ceux sans lesquels le comédien n’existe pas : les spectateurs. « C’est lui qui nous pousse à donner le meilleur de nous-mêmes », avait-il déclaré à propos du public algérien.

Une voix, une élégance et une certaine idée de l’artiste

Ce public lui est justement resté fidèle.

Parce que Sid Ahmed Agoumi appartenait à cette catégorie particulière d’acteurs dont on ne retient pas seulement les films. On se souvient d’une diction, d’une démarche, d’une façon de regarder son partenaire. Sa présence suffisait parfois à donner une gravité particulière à une scène.

Il pouvait être inquiétant, paternel, autoritaire, ironique ou bouleversant. Mais il était rarement insignifiant.

La presse algérienne le décrit ce dimanche comme un « monument » du cinéma et du théâtre national. Le terme est devenu habituel lorsqu’un grand artiste disparaît ; dans son cas, il correspond à une carrière qui épouse pratiquement toute l’histoire culturelle de l’Algérie indépendante.

Il avait connu le temps où le cinéma algérien racontait la libération et la construction nationale, celui des grandes années du théâtre public, les périodes de crise, les années noires, puis le renouvellement de la télévision et l’arrivée de nouvelles générations de réalisateurs et de comédiens.

Et il était toujours là.

Sa longévité artistique raconte ainsi une histoire beaucoup plus vaste que celle d’un seul acteur. Celle d’un pays qui a constamment cherché dans le théâtre, le cinéma et la littérature les mots permettant de raconter ses blessures, ses contradictions, ses rêves et son humour.

Sur les réseaux sociaux, les photographies, extraits de films et souvenirs personnels qui circulent depuis l’annonce de sa mort disent également cette proximité. Chacun semble retrouver « son » Agoumi : celui d’un film, d’une pièce, d’une série ou d’une rencontre.

Les hommages officiels passeront. Les cérémonies également. Restera l’œuvre.

Restera surtout cette étrange immortalité que le théâtre et le cinéma accordent parfois à ceux qui leur ont consacré leur existence. Quelque part, dans une vieille copie des Hors-la-loi, Slimane remettra encore son poncho berbère et dégainera son revolver. Ailleurs, un jeune spectateur découvrira Agoumi pour la première fois sans savoir que l’acteur n’est plus.

C’est peut-être ainsi que disparaissent les grands comédiens : ils meurent dans la vie réelle, mais continuent obstinément à entrer en scène.

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