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Intelligence artificielle et syndicats : la bataille pour le dialogue social a commencé

Alors que l'intelligence artificielle s'installe dans les entreprises à un rythme effréné, les organisations syndicales tentent de s'emparer du sujet pour protéger les travailleurs. Entre accords collectifs encore rares, réglementation européenne en construction et déploiement souvent sauvage de l'IA dans les open spaces, la confrontation entre progrès technologique et droits sociaux dessine les contours d'un rapport de force inédit.

Le constat est sans appel. Selon la dernière enquête de Bpifrance, 31 % des TPE-PME françaises avaient recours à l'intelligence artificielle générative fin 2024, une proportion qui a doublé en un an. Les agents IA, capables d'exécuter des tâches complexes de manière autonome, frappent déjà aux portes des entreprises. Le Forum économique mondial estime que 22 % des emplois seront directement impactés par l'automatisation d'ici 2030, avec un solde net positif de 78 millions de postes créés contre 92 millions supprimés. Mais derrière ces chiffres globaux se cachent des réalités brutales.

En France, la société de veille médias Onclusive a confirmé un plan social supprimant 217 postes remplacés par l'IA. À l'international, IBM prévoit de substituer par des algorithmes environ 30 % de ses fonctions support, soit 8 000 postes. « L'IA remplace des tâches, et non des emplois », nuançait la Commission de l'intelligence artificielle dans son rapport de mars 2024. Une formule rassurante qui ne console guère les salariés dont le poste disparaît.

Un dialogue social encore balbutiant

Face à cette déferlante, les syndicats français tentent de structurer leur réponse. Le projet Dial-IA, coordonné par l'IRES avec la CFDT, la CFE-CGC, FO Cadres et l'UGICT-CGT, a produit un manifeste et une boîte à outils destinés aux acteurs du dialogue social. L'objectif : poser les bases d'un futur accord national interprofessionnel (ANI) sur l'intelligence artificielle au travail. Car le diagnostic est préoccupant. Une analyse du CEET du Cnam recense seulement 242 accords d'entreprise mentionnant l'IA entre 2017 et 2024, un chiffre dérisoire rapporté aux milliers d'accords négociés chaque année en France.

« Il n'y a pas de réel dialogue social autour de l'IA », alertent les partenaires du projet Dial-IA. Le phénomène de « shadow IA » — l'utilisation clandestine d'outils d'intelligence artificielle par les salariés sans encadrement de l'employeur — échappe largement aux radars des directions comme des représentants du personnel. Pire, le déploiement de systèmes d'IA se fait souvent sans consultation du comité social et économique (CSE), pourtant obligatoire depuis les lois Auroux de 1982 pour toute introduction de nouvelle technologie.

Le tribunal judiciaire de Nanterre a d'ailleurs rendu une décision marquante le 14 février 2025, établissant que le déploiement anticipé de l'IA sans consultation du CSE constitue un trouble manifestement illicite. Un signal fort qui pourrait faire jurisprudence.

L'Europe entre régulation et recul

Au niveau européen, le règlement sur l'intelligence artificielle (AI Act) entre progressivement en vigueur par paliers jusqu'en 2027. Son article 26 impose l'information des représentants du personnel avant l'introduction de tout système d'IA à haut risque. Mais la Confédération européenne des syndicats (CES) juge le texte insuffisant et réclame une directive spécifique aux systèmes algorithmiques dans le cadre du travail. Elle a vivement condamné le retrait par la Commission européenne de la directive sur la responsabilité liée à l'IA, annoncé le 12 février 2025.

Aux États-Unis, le combat prend une autre forme. L'AFL-CIO, principale confédération syndicale américaine, a alerté sur l'utilisation de l'IA comme outil de surveillance : des systèmes capables de détecter le mot « syndicat » dans les conversations, de traquer les « agitateurs » et de manipuler les plannings pour empêcher toute organisation collective. Le projet de loi bipartisan No Robot Bosses Act, introduit en décembre 2025, tente d'y répondre en imposant un contrôle humain sur les décisions algorithmiques en matière d'emploi.

Au Danemark, un accord innovant entre la plateforme de nettoyage Hilfr et le syndicat 3F prévoit que l'entreprise assume l'entière responsabilité de ses décisions algorithmiques. Selon la Fondation Friedrich Ebert, 20 % des syndicats européens ont déjà conclu un accord collectif traitant de l'IA, tandis que 42 % participent à des discussions sur le sujet. La dynamique est lancée, mais les jeunes diplômés restent en première ligne face aux transformations du marché de l'emploi.

Pour les syndicats, l'enjeu dépasse la seule protection de l'emploi. Il s'agit d'obtenir la transparence sur les algorithmes utilisés, de garantir le droit à la formation, d'assurer un partage équitable des gains de productivité et de proscrire toute surveillance abusive. « L'IA est un outil au service des êtres humains qui peut permettre le progrès, à condition que le contrôle des données et des algorithmes ne soit pas laissé aux seules mains des entreprises », résume la CGT. Le bras de fer ne fait que commencer.

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