Nominations stratégiques : Macron verrouille les institutions avant 2027
À un peu plus d'un an de l'élection présidentielle de 2027, Emmanuel Macron accélère les nominations aux postes les plus stratégiques de la République. Cour des comptes, Banque de France, Conseil d'État : en quelques jours, le chef de l'État a engagé un vaste mouvement au sommet des institutions, provoquant un tollé dans l'ensemble de l'opposition qui dénonce un « verrouillage » politique sans précédent.
La séquence a débuté le 9 février avec l'annonce du départ anticipé de François Villeroy de Galhau de la tête de la Banque de France. Le gouverneur, en poste depuis 2015, a indiqué qu'il quitterait ses fonctions en juin 2026, soit plus d'un an avant l'expiration de son mandat prévue à l'automne 2027. Il invoque des raisons personnelles, souhaitant prendre la présidence de la Fondation Apprentis d'Auteuil. Mais le calendrier interroge : en partant maintenant, c'est Emmanuel Macron — et non son successeur à l'Élysée — qui nommera le prochain gouverneur pour un mandat courant potentiellement jusqu'en 2032.
Selon Bloomberg, « le timing ouvre la voie à Macron pour influencer la prochaine nomination et la soustraire aux mains d'un éventuel gouvernement d'extrême droite ». Parmi les noms qui circulent pour la succession figurent la sous-gouverneure Agnès Bénassy-Quéré, l'ancien membre du directoire de la BCE Benoît Cœuré, et le secrétaire général de l'Élysée Emmanuel Moulin.
Montchalin à la Cour des comptes : la nomination qui cristallise les tensions
Le même jour, Emmanuel Macron a choisi Amélie de Montchalin, sa ministre des Comptes publics, pour succéder à Pierre Moscovici à la tête de la Cour des comptes. La nomination, confirmée le 11 février en Conseil des ministres, a déclenché une tempête politique. À 40 ans, l'ancienne ministre devient la première femme à diriger cette institution bicentenaire — un poste inamovible, borné uniquement par la limite d'âge de 68 ans.
L'opposition, de la gauche à l'extrême droite, a dénoncé unanimement cette décision. « La République des copains se porte bien », a lancé le député François Ruffin. Jean-Philippe Tanguy, du Rassemblement national, a qualifié la nomination de « scandale », accusant le président de vouloir « nommer une personne qui fera tout son possible pour maquiller la ruine des comptes publics ». Marine Le Pen a interrogé : « Comment croire qu'elle sera capable de la moindre indépendance ? »
Éric Coquerel, président LFI de la commission des Finances, s'inquiète de voir « sans arrêt des interrogations sur son impartialité », tandis que le sénateur LR Jean-François Husson parle d'« un choix politique en forme de provocation ». Le reproche central porte sur un conflit d'intérêts potentiel : en tant que ministre des Comptes publics, Montchalin sera amenée à évaluer des budgets qu'elle a elle-même contribué à élaborer. La nomination rompt par ailleurs avec une tradition instaurée sous Nicolas Sarkozy, qui consistait à choisir le premier président de la Cour des comptes dans les rangs de l'opposition.
Un mouvement d'ensemble qui interroge
Au-delà de ces deux nominations phares, d'autres postes clés sont concernés. Au Conseil d'État, le vice-président Didier-Roland Tabuteau prendra sa retraite le 21 mai. Le nom de Marc Guillaume, préfet d'Île-de-France et ancien secrétaire général du gouvernement, circule pour lui succéder. Au Conseil constitutionnel, Richard Ferrand, fidèle parmi les fidèles du macronisme, a été nommé en février 2025 pour un mandat de neuf ans courant jusqu'en 2034.
Pour le constitutionnaliste Benjamin Morel, ces mouvements ne relèvent pas du hasard : « les plus importantes de ces nominations n'échappent pas à une forme d'intérêt politique », avec des « enjeux de stratégie économique » évidents. L'ensemble de ces mandats s'étend bien au-delà de 2027, garantissant la présence de proches du président à la tête d'institutions de contrôle et de régulation pendant des années après la fin de son quinquennat.
Face aux critiques, l'Élysée invoque la « continuité de l'État » et le pouvoir constitutionnel de nomination du président. « À partir de quand le président ne serait-il plus à même de nommer ? », interroge un conseiller présidentiel. Le ministre de l'Économie Roland Lescure assure qu'Amélie de Montchalin « saura gouverner cette institution en toute indépendance ». Mais le soupçon demeure : à l'heure où le macronisme s'essouffle dans le pays, ces nominations ressemblent moins à de la continuité qu'à une tentative de prolonger une influence politique qui, constitutionnellement, s'éteindra en 2027.