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Eyes Wide Shut et affaire Epstein : quand la fiction de Kubrick rejoint la réalité

Sorti à l'été 1999, quelques mois à peine après la mort de son réalisateur, Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick semblait alors n'être qu'un drame psychologique sulfureux sur les obsessions d'un couple new-yorkais. Vingt-sept ans plus tard, la publication en janvier 2026 de plus de trois millions de pages des « Epstein Files » par le département de la Justice américain a donné au dernier film du maître une résonance aussi troublante qu'inattendue.

Le film met en scène le Dr Bill Harford, interprété par Tom Cruise, qui s'introduit dans une cérémonie secrète organisée par de riches et puissants New-Yorkais. Des femmes masquées, des rituels codifiés, une violence sourde derrière les dorures : ce que Kubrick filmait comme une allégorie du pouvoir ressemble aujourd'hui à un condensé des mécanismes décrits dans l'affaire Epstein. Des jeunes femmes vulnérables exploitées par des hommes fortunés, un système d'intimidation pour garantir le silence, des lieux clos où l'argent achète l'impunité.

Larry Smith, le directeur de la photographie du film, qui a supervisé la restauration pour la collection Criterion, reconnaît cette troublante proximité. « Il y a tellement de théories du complot là-dessus maintenant qu'il est difficile de savoir ce qu'il faut croire et ce qu'il ne faut pas », a-t-il confié au Hollywood Reporter, ajoutant : « Je pense que nous sommes assez intelligents pour comprendre comment les cartes sont distribuées, non ? »

La publication des documents Epstein a ravivé les spéculations. Parmi les noms cités dans les trois millions de pages figurent Donald Trump, mentionné environ 4 500 fois, Elon Musk, dont des échanges de courriels évoquent les fêtes sur l'île caribéenne du financier, ou encore le prince Andrew, avec des correspondances datant de 2010 sur des rencontres à Buckingham Palace. En Europe, les personnalités françaises n'ont pas été épargnées : l'ancien ministre Jack Lang a dû présenter sa démission de la présidence de l'Institut du monde arabe après l'ouverture d'une enquête financière sur ses liens avec Epstein.

La machine à fantasmes

Sur Internet, les théories les plus folles ont proliféré. Certains affirment que Kubrick aurait découvert l'existence d'un véritable réseau pédocriminel au sein des élites mondiales et aurait dissimulé ses révélations dans le décor, les masques et les dialogues du film. Sa mort, survenue le 7 mars 1999 à l'âge de 70 ans, quelques jours seulement après la projection de son montage final pour Warner Bros., est interprétée par les complotistes comme un assassinat destiné à le faire taire. Quant aux fameuses « vingt-quatre minutes manquantes » du film, elles auraient été supprimées pour protéger les puissants.

Le co-scénariste de Pulp Fiction, Roger Avary, a alimenté ces spéculations lors d'un passage sur le podcast de Joe Rogan. Selon lui, Kubrick creusait « quelque chose de plus sombre », possiblement lié à un « culte d'élites » qui ferait écho aux scandales réels. Mais les proches du cinéaste rejettent unanimement ces théories. Le producteur Jan Harlan les qualifie de « pure absurdité », tandis que le co-scénariste Frédéric Raphael tranche : « Je ne pense pas que Stanley se souciait le moins du monde de mettre le monde en garde contre quoi que ce soit. »

L'art comme miroir involontaire

La réalité des documents Epstein ne ressemble d'ailleurs guère à la mise en scène somptueuse de Kubrick. Aucune orgie masquée avec mot de passe à la porte, aucun rituel costumé dans un manoir gothique. Les dossiers décrivent plutôt un système méthodique de recrutement de jeunes filles, de vols en jet privé et de massages dans des résidences luxueuses de Palm Beach et Manhattan. Comme le note un éditorialiste du Washington Post, la théorie liant Kubrick à Epstein est « ridicule à environ dix niveaux différents ». La production du film, étalée sur quinze mois, a été « assez largement documentée, et rien de tout cela n'a jamais été discuté jusqu'à il y a quelques années ».

Eyes Wide Shut est adapté de Traumnovelle, une nouvelle de l'écrivain autrichien Arthur Schnitzler publiée en 1926, bien avant les crimes d'Epstein. Le scénario suit de près l'œuvre originale, ce qui suggère que Kubrick pensait davantage au freudisme et à la dynamique du couple qu'à dénoncer un réseau criminel. Un bourreau de travail reclus dans sa propriété du Hertfordshire n'avait probablement pas accès aux secrets des milliardaires américains.

Pourtant, c'est précisément cette ambiguïté qui fait la force du film. En mettant en scène un monde où le pouvoir, l'argent et le désir s'entremêlent dans le secret le plus absolu, Kubrick a capturé une vérité structurelle que l'affaire Epstein au Royaume-Uni est venue confirmer avec une brutalité documentaire. Non pas parce qu'il savait, mais parce qu'il comprenait comment le pouvoir fonctionne quand il n'a pas de comptes à rendre. Les parallèles sont, comme le résume la critique, « émotionnels, pas probatoires » — mais ils n'en sont pas moins saisissants.

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