Procès historique : Mark Zuckerberg à la barre face aux accusations d'addiction
Mark Zuckerberg a comparu mercredi 18 février devant un jury de Los Angeles dans un procès qualifié d'historique. Le patron de Meta, maison-mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, a été interrogé pendant près de huit heures sur les mécanismes d'addiction de ses plateformes, accusées d'avoir sciemment ciblé les jeunes utilisateurs.
C'est une première. Jamais le fondateur de Facebook ne s'était retrouvé sous serment, face à un jury, pour répondre de la sécurité de ses applications utilisées par des milliards de personnes à travers le monde. Dans la salle d'audience, Kaley G.M., une Californienne de 20 ans, celle dont la plainte est au cœur de ce procès test, observait l'homme dont les plateformes ont, selon elle, bouleversé son adolescence.
La jeune femme affirme avoir commencé à utiliser YouTube dès l'âge de 6 ans, avant de créer secrètement un compte Instagram à 9 ans, en 2015. « Après être devenue accro aux plateformes, ses problèmes d'image corporelle, sa dépression et ses pensées suicidaires se sont aggravés », résume sa plainte. Son dossier a été retenu comme procédure test, dont l'issue influencera des milliers de plaintes similaires regroupées en Californie.
Des documents internes accablants
L'avocat de la plaignante, Mark Lanier, a confronté Zuckerberg à plusieurs documents internes de Meta. L'un d'eux, datant de 2015, révèle que le PDG avait lui-même fixé un objectif d'augmentation de 12 % du temps moyen passé sur Instagram sur trois ans. Un autre document de 2022 fixait des « jalons » : atteindre 40 minutes d'utilisation quotidienne par utilisateur en 2023, puis 46 minutes en 2026.
Face à ces éléments, Zuckerberg a contesté qu'il s'agisse d'objectifs, les qualifiant d'« indicateurs de satisfaction des utilisateurs ». Il a assuré avoir demandé à ses équipes de ne plus poursuivre d'objectifs liés au temps passé sur la plateforme. « Si vous créez quelque chose qui n'est pas bon pour les gens, ils passeront peut-être plus de temps à court terme, mais s'ils ne sont pas satisfaits, ils ne continueront pas à l'utiliser », a-t-il déclaré.
L'avocat a également produit un document de 2023 montrant que seulement 1,1 % des adolescents utilisaient la fonction « temps limite quotidien » d'Instagram, et à peine 2 % la fonction « faites une pause ». Un document interne de 2018 révélait par ailleurs qu'environ 4 millions de comptes Instagram appartenaient à des enfants de moins de 13 ans, et qu'Instagram estimait que 30 % des Américains de 10 à 12 ans utilisaient la plateforme.
Dans un moment particulièrement marquant, l'avocat de la plaignante a fait dérouler devant le jury un collage de 10 mètres de large, composé de centaines de selfies publiés par Kaley sur Instagram durant son enfance. « Son compte a-t-il jamais fait l'objet d'une vérification pour une utilisation aussi intensive par une enfant ? », a-t-il demandé. Zuckerberg n'a pas répondu directement.
Un « moment Big Tobacco » pour les réseaux sociaux
Ce procès historique aux États-Unis est le premier d'une série de procédures consolidées impliquant plus de 1 600 plaignants, dont 350 familles et 250 districts scolaires. TikTok (ByteDance) et Snap Inc., initialement visés, ont préféré transiger avant le début des audiences pour un montant confidentiel. Seuls Meta et Google restent sur le banc des accusés.
Les experts décrivent ces procédures comme le « moment Big Tobacco » de l'industrie des réseaux sociaux, en référence aux procès des années 1990 qui ont transformé la régulation du tabac aux États-Unis. Douze jurés devront déterminer d'ici fin mars 2026 si Instagram et YouTube sont, ne serait-ce qu'en partie, responsables des troubles de santé mentale de Kaley.
En parallèle, Meta fait face à des poursuites engagées par 41 procureurs généraux d'États américains. Au Nouveau-Mexique, un procès distinct accuse le groupe de privilégier le profit au détriment de la protection des mineurs contre les prédateurs sexuels. L'issue de ces affaires pourrait contraindre les géants de la tech à modifier en profondeur le fonctionnement de leurs plateformes, et ouvrir la voie à des négociations pour les centaines de dossiers en attente.
La juge Carolyn B. Kuhl a par ailleurs marqué les esprits en menaçant de poursuites pour outrage toute personne utilisant les lunettes connectées Meta Ray-Ban dans la salle d'audience, après que des membres de l'escorte de Zuckerberg ont été aperçus les portant à l'entrée du tribunal. Un symbole involontaire de l'omniprésence technologique au cœur même du débat judiciaire.