Affaire Epstein : comment le financier a tenté de s'inviter à l'Élysée de Sarkozy
Les millions de pages de documents publiés par le Département de la Justice américain dans le cadre de l'affaire Epstein révèlent les tentatives du financier pédocriminel pour s'approcher de l'Élysée. Au cœur de cette stratégie d'influence : Olivier Colom, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, dont le nom apparaît plus de 2 000 fois dans les fichiers.
Le 9 mai 2011, Jeffrey Epstein envoie un courriel à un associé. Le message est sans ambiguïté : « Je dois aller dîner au palais avec Sarkozy, j'ai besoin de quelqu'un pour m'accompagner. » Vingt-cinq minutes plus tard, un collaborateur lui répond qu'une femme a été trouvée à Paris et lui soumet un brouillon de message pour la convaincre d'y assister. La scène est décrite avec désinvolture : Epstein y est présenté comme « fun, cute and very smart », et l'invitation précise qu'il s'agit de « rencontrer le président Sarkozy et Carla » au palais de l'Élysée un jeudi soir.
Ces échanges, extraits des archives judiciaires américaines, constituent l'un des éléments les plus troublants du volet français de l'affaire Epstein. Si rien ne prouve que ce dîner a effectivement eu lieu, les documents montrent une stratégie méthodique de rapprochement avec le pouvoir français.
Olivier Colom, l'entremetteur de l'ombre
Au centre de ce réseau d'influence se trouve Olivier Colom, 56 ans, conseiller diplomatique adjoint à l'Élysée sous le quinquennat Sarkozy, de 2007 à 2012. Chargé des questions économiques internationales, des négociations climatiques et de l'aide au développement, il occupe un poste stratégique au cœur de la diplomatie française. À son départ de l'Élysée, il rejoint le groupe bancaire Edmond de Rothschild comme conseiller international, où il côtoie Ariane de Rothschild, elle-même proche d'Epstein.
Recommandé au financier américain dès 2011 par le diplomate norvégien Terje Roed-Larsen, Colom entretient avec Epstein une correspondance régulière entre 2013 et 2018. Les échanges vont bien au-delà du simple réseautage. Le 17 juin 2013, lorsque Colom lui demande où il se trouve, Epstein répond depuis son île privée dans les Caraïbes : « Avec un aquarium rempli de filles. » Colom réagit : « J'adorerais la vue. » Epstein compare ensuite les femmes à des « crevettes » dont on « jette la tête pour garder le corps ». L'ancien conseiller abonde dans son sens en ajoutant ses propres critères discriminatoires.
Ces échanges, qualifiés de sexistes et racistes par les enquêteurs, révèlent une proximité qui dépasse la simple relation professionnelle. Colom ne se contente pas de correspondre avec Epstein : il lui ouvre les portes de l'élite politique française.
Bruno Le Maire, Sarkozy, Clinton : un carnet d'adresses au service d'Epstein
Le 9 septembre 2013, Olivier Colom sollicite directement Epstein pour préparer la visite de Bruno Le Maire à New York. Il écrit : « Un de mes amis, Bruno Le Maire, ancien ministre de Sarkozy et futur candidat à l'élection présidentielle, sera aussi en ville. » L'objectif est explicite : « J'aimerais l'aider à lever des fonds. » L'ancien ministre de l'Économie aurait été conduit dans l'une des résidences new-yorkaises du pédocriminel par Colom en personne.
Deux mois plus tard, le 6 novembre 2013, Colom pousse l'audace plus loin encore en demandant à Epstein : « Pourrais-tu organiser une rencontre discrète entre Sarko et Hillary Clinton à New York ? Si non, à qui devrions-nous demander ? » Le financier déchu apparaît alors comme un intermédiaire de choix pour la diplomatie parallèle de l'ancien président français.
En 2010 déjà, Epstein avait consulté Lord Mandelson, ancien ministre britannique, avant une rencontre présumée avec Sarkozy. Dans un courriel, il lui demandait : « Quelle est ta relation avec Sarkozy ? Je leur parle dimanche. » Lord Mandelson répondait : « Globalement correcte, malgré quelques hauts et bas. »
Malgré ces tentatives répétées de rapprochement, aucune correspondance directe entre Jeffrey Epstein et Nicolas Sarkozy n'a été retrouvée dans les archives publiées. L'entourage de l'ancien président a déclaré qu'il ne connaissait pas Epstein et que les rencontres évoquées n'étaient pas fondées sur des faits réels.
De son côté, Olivier Colom affirme à Mediapart : « Jamais, dans toute cette période ouverte en 2013, je n'ai eu connaissance de rien de ce qui a été révélé par l'arrestation de ce criminel en 2019, en dehors de sa condamnation passée. » Une défense fragile, alors que la condamnation d'Epstein en 2008 pour des infractions sexuelles sur mineures était déjà de notoriété publique au moment de leurs premiers échanges.
En France, le parquet de Paris a annoncé la désignation de magistrats référents pour analyser les liens de certains citoyens français avec l'affaire Epstein. La France insoumise a proposé la création d'une commission d'enquête transpartisane. Le volet français de cette affaire tentaculaire ne fait que commencer.