Lamine Ammar-Khodja, le cinéaste qui sonde la face cachée des relations franco-algériennes
Le cinéaste et documentariste algérien Lamine Ammar-Khodja présente son essai « La partie immergée de l'iceberg, Éloge du GPS algérien » ce jeudi 19 février à Marseille. Un livre qui interroge, loin des polémiques médiatiques, ce que la France refuse obstinément de voir dans son rapport à l'Algérie. Une rencontre littéraire qui tombe à point nommé, alors que la crise diplomatique entre Paris et Alger atteint des niveaux inédits.
C'est à la Transit Librairie, au cœur de Marseille, ville-pont entre les deux rives de la Méditerranée, que Lamine Ammar-Khodja a choisi de présenter son premier essai. Le lieu n'est pas anodin. Marseille, ville de passages et de mémoires entremêlées, incarne précisément cette « partie immergée » que l'auteur entend explorer : celle d'un rapport franco-algérien qui continue de structurer les imaginaires collectifs sans jamais être pleinement assumé.
Lamine Ammar-Khodja n'est pas un essayiste de formation. Il vient du cinéma. Avec son documentaire Demande à ton ombre, il avait signé un portrait sensible d'Alger, une interrogation sur la place de l'artiste dans une société travaillée par la mémoire et les fractures politiques. Son passage à l'écriture prolonge cette démarche : penser le réel sans l'habiller, nommer ce qui se dérobe au regard.
Le point de départ de l'ouvrage tient en une phrase, lue dans un journal français : « Pourquoi est-il devenu impossible de comprendre l'Algérie ? » Plutôt que d'y répondre frontalement, Ammar-Khodja renverse la perspective. Il revient aux écrivains fondateurs — Assia Djebar, Kateb Yacine, Mohammed Dib — pour rappeler que la littérature algérienne s'est construite dans une tension permanente : écrire en français sans se dissoudre, exister à Paris sans s'y réduire, porter une mémoire coloniale sans en devenir l'otage.
Un statut littéraire révélateur des rapports de pouvoir
Avant comme après 1962, le passage par l'édition française s'est imposé comme une nécessité structurelle pour les écrivains algériens. Ce détour a façonné un statut particulier : celui d'un auteur souvent lu à travers le prisme politique français, rarement pour ce qu'il dit de l'intérieur. Ce phénomène, encore peu interrogé, révèle selon Ammar-Khodja l'état réel des rapports entre les deux pays.
L'essayiste observe que depuis 2015, dans une France traversée par les attentats et les crispations identitaires, la parole sur l'Algérie s'est concentrée autour de quelques figures médiatiques, notamment Boualem Sansal et Kamel Daoud. Sans chercher à régler des comptes, il questionne la raison pour laquelle certains récits bénéficient de tribunes privilégiées et ce que cela dit des attentes politiques françaises. « Les mots ont changé de sens », écrit-il, décrivant comment les récits individuels ont progressivement remplacé la compréhension collective.
Cette réflexion prend un relief particulier au regard de l'actualité. L'affaire Boualem Sansal, récemment déchu de sa nationalité algérienne, illustre parfaitement cette instrumentalisation croisée des figures intellectuelles dans le conflit diplomatique entre Paris et Alger.
Une crise diplomatique sans précédent en toile de fond
L'essai d'Ammar-Khodja s'inscrit dans un contexte de tensions franco-algériennes d'une gravité inédite. Depuis la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en juillet 2024, les relations entre les deux pays n'ont cessé de se dégrader. Expulsions mutuelles de diplomates, rappel des ambassadeurs, interruption des exportations agricoles : la crise franco-algérienne a franchi en 2025 un seuil que beaucoup considèrent comme le plus grave depuis la guerre d'Algérie.
En février 2026, le président Tebboune a réaffirmé la position souveraine de l'Algérie, tandis que Ségolène Royal plaidait pour un dialogue apaisé lors de sa visite à Alger. Paradoxalement, comme le souligne l'historien Benjamin Stora, « les relations avec la France sont plus tendues qu'elles ne l'étaient en 1962, après une guerre de libération meurtrière ».
C'est précisément ce paradoxe que le livre d'Ammar-Khodja tente d'éclairer. En descendant sous la surface des discours officiels et des polémiques télévisuelles, il invite à regarder ce qui affleure rarement dans les tribunes : les malentendus accumulés entre les années 1990 algériennes, celles de la violence et du silence forcé, et les années 2010 françaises, celles des replis et des amalgames. Un essai nécessaire pour quiconque veut comprendre, au-delà des postures, la profondeur d'une relation qui engage encore des millions de vies des deux côtés de la Méditerranée.